Partager l'article ! Mascarade: « Nous vous prions de regagner vos sièges et d’attacher vos ceintures. Nous pénétrons actuellement dans une ...
« Nous vous prions de regagner vos sièges et d’attacher vos ceintures. Nous pénétrons actuellement dans une zone de turbulences. »
Plusieurs hôtesses vinrent s’assurer que les tablettes étaient remontées puis elles s’installèrent à leur place située en face de l’allée centrale, à la vue de tous. C’est un moyen détourné de communiquer par mimétisme, un sourire épanoui vissé aux lèvres. L’image de la confiance et de la maîtrise de soi.
L’avion fit une brusque descente comme aspirée par un trou d’air puis tangua furieusement pendant quelques secondes.
Chacun se cramponnait avec fébrilité. Un bébé se mit à geindre.
La voix grave du commandant de bord s’éleva au dessus du brouhaha.
« Ici votre commandant de bord. Gardez votre calme, la zone de turbulence prendra fin dans 10 secondes »
Le calme de cette affirmation fit l’effet d’un anesthésiant. Même le bébé cessa ses jérémiades .Seuls le vrombissement des moteurs et le sifflement de l’air troublaient le silence anxieux.
.Les cahots stoppèrent soudain. Dès que l’hôtesse déboucla sa ceinture, les conversations reprirent.
Je prêtais l’oreille. Il est toujours intéressant d’écouter les échanges après une tension extrême. Le naturel dissimulé derrière la barrière du paraître retrouve sa place aux commandes.
Voilà le tableau truffé de néologismes :
« ça me fait penser au parc d’attraction en Espagne, avec ses montagnes Russes. Je ne sais pas si vous connaissez ?... » Le référent.
« moi, cela ne me touche absolument pas. De toute façon, si on doit s’écraser, on s’écrasera. Il faut bien mourir un jour » Le résigné.
« j’ai eu la peur de ma vie » les superlateurs exagérateurs.
« … c’est la première et la dernière fois que je prends l’avion » Les conclueurs hatifs.
« …trop bon. Dommage que ce soit si court ». Les menteurs.
« …oh,oh, je crois que j’ai eu un petit accident à cause des secousses.Je m’absente 2 minutes… » les submersibles.
« It was so wonderful » Les affabulateurs précoces.
« Nop, it’s pretty crap » les dégouttés.
Et…
Une petite voix enrouée à ma droite :
« si vous saviez… Pendant la guerre, c’était autre chose. Les explosions, le feu, les mutilations, les sévices, la faim, la peur du lendemain, la cruauté…
- Grand ma, arrête ton char » ce ton désabusé et dédaigneux tellement représentatif de l’irrespect générationnel. Un phénomène sociétaire de masse.
La vieille dame jeta un regard noir vers ce qui devait être son petit-fils ou son arrière petit-fils. En fait un magnifique spécimen de jeunesse dégingandée. Des chaussures à grosse semelle style militaire mais de 2 couleurs différentes, un t-shirt arborant un smile aux yeux en croix et aux dents ensanglantés, une coiffure erratique et parsemée de barrettes décorées de têtes de mort, un sourcil rasé à moitié et des piercings sur toutes les parties visibles de la peau. Un joueur de fléchette ivre et bandé n’aura pas fait plus de ravage autour d’une cible intacte.
Un tatouage discret s’enroulait autour du cou à la gloire d’un énigmatique « fucking masterpiece ». Le comble du raffinement fut atteint avec une lentille oculaire à l’effigie du personnage du t-shirt. Du body art personnifié. Epatant !
A ses côtés, sa « grand ma » semblait tirée tout droit du passé. Jupe longue à carreaux noir et beige, foulard bigarré, lunette en plastique aux verres épais, visage parcheminé, bouche raviné et mouvement nerveux des lèvres. On ne pouvait ressentir que de la compassion pour ces êtres fragiles empreints de l’histoire de nos peuples.
- je t’interdis de me parler sur ce ton Jean-Philippe
Il chuchota quelques mots qui ressemblaient à « sale monstre ».
Je me sentais à la fois mal à l’aise et horrifié d’avoir ainsi lorgné par le fenestron poussiéreux des rapports de cette famille.
Les révélations haineuses du garçon retentissaient comme un sombre carillon et je ne pus m’empêcher de détailler cette grand-mère si attendrissante d’aspect. Se pouvait-il qu’un monstre fangeux se dissimule ainsi ?
Il est vrai que nous n’avons pas de réelles idées des personnes que nous côtoyons. Nous percevons un kaléidoscope d’images formatées et travaillées
Ces évènements évoquèrent la
conversation troublante avec le Loup Blanc à propos du père de Johanna et ses liens secrets avec l’Eminence Grise.
Finalement, les psychopathes sont ceux dont on se soucie le moins. Ils paraissent tellement normaux que s’en est glaçant.
Je tournais la tête vers Virginie afin de disserter sur cette analyse sociologique mais elle dormait, doucement appuyée contre le hublot, le ciel azur en toile de fond. Un tableau de Leaonardo Da Vinci.
Je l’imitai en inclinant mon siège et en me figurant des paysages paisibles au milieu de terres lointaines où les hommes se respectent et n’ont jamais appris à mentir.
Dans quelques minutes, l’aéroport de Milan nous accueillerait.
Nos 2 guides sur place nous attendaient pour nous faire découvrir les délices de l’art culinaire local.
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